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Qu'est-ce que l'écologie industrielle?

L'expression "écologie industrielle", qui peut surprendre au premier abord, mérite un éclaircissement. Le terme "écologie" renvoie ici à l'écologie scientifique, à l'étude des écosystèmes, et non à l'écologie politique. Quant à l'adjectif "industriel", qui a un sens restrictif en français (le système de production industrielle), il faut l'entendre dans son acception américaine, très large, qui désigne en fait la société industrielle dans son ensemble (production, mais aussi agriculture, services, consommation, etc.).

Le système industriel et la Biosphère sont habituellement considérés comme séparés: d'un côté, les usines, les villes; de l'autre, la nature, "l'environnement". L'intuition de base de l'écologie industrielle explore l'hypothèse inverse: le système industriel peut être considéré comme une forme particulière d'écosystème. Après tout, les processus de fabrication et de consommation des biens et des services consistent en des flux de matière, d'énergie et d'information, tout comme dans les écosystèmes naturels. L'enjeu est de faire évoluer l'ensemble du système industriel vers un mode de fonctionnement viable, à l'image de la Biosphère actuelle, elle-même fruit d'une longue évolution.

Pour éviter toute confusion, précisons ce qu'il convient d'entendre par "métabolisme industriel" et "écologie industrielle".

Le métabolisme industriel est l'étude de l'ensemble des composants biophysiques du système industriel. Cette démarche, essentiellement analytique et descriptive, vise à comprendre la dynamique des flux et des stocks de matière et d'énergie liés aux activités humaines, depuis l'extraction et la production des ressources jusqu'à leur retour inévitable, tôt ou tard, dans les grands cycles de la Biosphère.

L'écologie industrielle entend franchir une étape supplémentaire: en s'inspirant des connaissances sur les écosystèmes et la Biosphère, il s'agit de déterminer les transformations susceptibles de rendre le système industriel compatible avec un fonctionnement "normal" des écosystèmes biologiques. Une bonne compréhension du métabolisme industriel constitue donc un préalable indispensable à l'écologie industrielle.

L'écologie industrielle fait appel en priorité à l'écologie scientifique, aux sciences naturelles et aux sciences de l'ingénieur. Elle s'intéresse à l'évolution du système industriel dans sa globalité et à long terme. Par conséquent, les problèmes d'environnement ne constituent qu'un aspect, parmi d'autres, de l'écologie industrielle. Il ne faut donc pas confondre l'écologie industrielle avec les technologies de traitement des déchets et de la pollution (que l'on nomme parfois "industries de l'environnement"), ni même avec les technologies "vertes" ou "propres", moins polluantes. Toutes ces approches, très utiles, constituent en fait un domaine d'application partiel dans la perspective globale de l'écologie industrielle.

En tant que domaine explicitement constitué, l'écologie industrielle est jeune, à peine une dizaine d'années. Bien que l'idée en elle-même ne soit pas nouvelle, on peut dire que l'on assiste actuellement à la naissance d'un nouveau champ scientifique et technique, à la confluence de l'ingénierie, de l'écologie, de la bioéconomie et de nombreuses autres disciplines. Malgré sa jeunesse, l'écologie industrielle jouit déjà d'une reconnaissance certaine, comme en témoigne le lancement, au printemps 1997, du Journal of Industrial Ecology (MIT Press), la première revue scientifique consacrée à ce domaine en plein développement, et en 2001, la fondation de la International Society for Industrial Ecology. Par ailleurs, des entreprises comme AT&T, General Motors, Xerox, ou Dow intègrent désormais l'écologie industrielle dans leur réflexion stratégique.

Il n'existe pas pour l'instant de définition unique et "officielle" de l'écologie industrielle, mais tous les auteurs s'accordent pour reconnaître au moins trois éléments principaux dans ce concept:

  1. C'est une vision globale, intégrée, de tous les composants du système industriel et de leurs interactions avec la Biosphère.
  2. Le substrat biophysique du système industriel, c'est-à-dire la totalité des flux et des stocks de matière et d'énergie liés aux activités humaines, constitue le domaine d'étude et d'action de l'écologie industrielle, par opposition aux approches usuelles, qui considèrent l'économie essentiellement en termes d'unités de valeur monétaire, immatérielles.
  3. La dynamique technologique, c'est-à-dire l'évolution sur le long terme de grappes de technologies-clés, constitue un facteur crucial (mais pas exclusif) pour favoriser la transition du système industriel actuel vers un système viable, inspiré par le fonctionnement des écosystèmes biologiques.

L'une des premières analogies qui vient à l'esprit est celle des "chaînes alimentaires industrielles". De même que dans les écosystèmes naturels, certaines espèces se nourrissent des déchets ou des organismes d'autres espèces, on pourrait imaginer un processus similaire de valorisation des déchets entre différents agents économiques. C'est ainsi qu'est apparu au début des années 90 le concept de "parc éco-industriel" (en anglais: eco-industrial park, ou EIP). Il s'agit d'une zone où les entreprises coopèrent pour optimiser l'usage des ressources, notamment en valorisant mutuellement leurs déchets (les déchets d'une entreprise servant de matière première pour une autre).

Toutefois, la notion de "parc" ne doit pas être comprise au sens d'une zone géographiquement confinée: un parc éco-industriel peut très bien inclure l'agglomération voisine, ou une entreprise située à grande distance, si celle-ci est la seule à pouvoir valoriser un déchet rare qu'il serait impossible de traiter sur place. Pour cette raison, on parle de plus en plus de "réseaux éco-industriels", dont les parcs représentent un cas particulier.

L'idée des parcs (ou réseaux) éco-industriels se distingue des traditionnelles pratiques d'échanges de déchets, car elle vise une valorisation systématique de l'ensemble des ressources dans une région donnée, et ne se contente pas simplement de recycler des déchets au coup par coup. L'exemple le plus célèbre de zone éco-industrielle se trouve au Danemark, dans la petite ville de Kalundborg (à une centaine de kilomètres à l'Ouest de Copenhague), où depuis une trentaine d'années quelques grandes entreprises pratiquent une "symbiose industrielle" à grande échelle.

Concrètement, dans l'optique de l'écologie industrielle, il s'agit de relever un quadruple défi:

1) Valoriser systématiquement les déchets:

A l'image des chaînes alimentaires dans les écosystèmes naturels, il faut créer des réseaux d'utilisation des ressources et des déchets dans les écosystèmes industriels, de sorte que tout résidu devienne une ressource pour une autre entreprise ou un autre agent économique (par exemple par le biais de réseaux éco-industriels). Le recyclage, au sens courant du terme, ne constitue donc qu'un aspect de cette stratégie de valorisation en cascade des flux de matière.

2) Minimiser les pertes par dissipation:

Aujourd'hui, dans les pays industrialisés, la consommation et l'utilisation pollue souvent plus que la fabrication. Les engrais, les pesticides, les pneus, les vernis, les peintures, les solvants, etc., sont autant de produits totalement ou partiellement dissipés dans l'environnement lors de leur usage normal. Il s'agit de concevoir de nouveaux produits et de nouveaux services minimisant ou rendant inoffensive cette dissipation.

3) Dématérialiser l'économie:

Il s'agit de minimiser les flux totaux de matière (et d'énergie) tout en assurant des services au moins équivalents. Le progrès technique permet d'obtenir plus de services avec une quantité moindre de matière, notamment en fabricant des objets plus légers ou en substituant les matériaux (par exemple, quelques kilos de fibre optique transmettent plus de télécommunications qu'une tonne de fil de cuivre). Mais la dématérialisation n'est pas une affaire aussi simple qu'elle en a l'air, car des produits moins massifs peuvent avoir une durée de vie réduite, et donc consommer en fin de compte plus de ressources et générer plus de déchets.

Deux stratégies de dématérialisation font actuellement l'objet de débats nourris:

  1. la dématérialisation relative, qui permet d'obtenir plus de services et de produits pour une quantité donnée de matière (ce que l'on nomme également l'accroissement de la productivité des ressources);
  2. la dématérialisation absolue, qui cherche a diminuer, en valeur absolue, les flux de matière transitant dans le système industriel (ce dernier défi est bien plus redoutable que la dématérialisation relative).

De manière générale, l'une des meilleures manières de dématérialiser l'économie consiste à optimiser l'utilisation, autrement dit à vendre l'usage au lieu de l'objet. En effet, depuis la Révolution industrielle, notre système économique est organisé pour maximiser la production. Dans la perspective de l'écologie industrielle, il s'agit désormais d'optimiser l'utilisation, autrement dit de passer à une véritable société de services. Cet objectif implique des stratégies comme la durabilité, la location, la vente de l'usage au lieu de celle de l'objet. Par exemple, un fabricant de photocopieurs qui vend le service "photocopies" au lieu de la machine, a ainsi tout intérêt à ce que son photocopieur, dont il reste propriétaire, nécessite le moins de matière possible, ait une durée de vie fonctionnelle la plus longue possible, soit aisément recyclable, etc. (cas de Xerox).

4) Décarboniser l'énergie:

Depuis les débuts de la Révolution industrielle, le carbone sous forme d'hydrocarbures d'origine fossile (charbon, pétrole, gaz) représente l'élément principal, la substance vitale irriguant toutes les économies industrielles. Or ce carbone fossile se trouve à la source de nombreux problèmes: intensification de l'effet de serre, smog, marées noires, pluies acides. Il faut donc rendre la consommation d'hydrocarbures moins dommageable (par exemple en récupérant le gaz carbonique issu de la combustion) et favoriser la transition vers une diète énergétique moins riche en carbone fossile (énergies renouvelables, économies d'énergie). En termes abstraits, il s'agit de séparer la fonction "énergie" de son substrat "carbone fossile", dans la perspective d'une gestion intégrée du cycle du carbone.

Dans le domaine de la gestion d'entreprise, enfin, l'écologie industrielle entraîne deux conséquences majeures:

D'une part, elle remet en cause la focalisation exclusive sur le produit. Traditionnellement, toutes les forces des entreprises se concentrent sur la vente de produits, alors que la gestion des déchets et des questions d'environnement est abandonnée à un département plus ou moins marginal. Il s'agit maintenant de donner autant d'importance à la valorisation des déchets, et en fait à l'optimisation de tous les flux de matière et d'énergie mobilisés par l'entreprise, qu'à la vente des produits.

D'autre part, le management traditionnel a érigé en dogme la notion de "compétitivité" dans un contexte de concurrence acharnée entre entreprises. Or, l'écologie industrielle rappelle tout l'intérêt de pratiquer, en plus des relations concurrentielles, une forme de management "over-the-fence", une collaboration entre entreprises pour assurer une gestion intégrée des ressources. Le fait d'optimiser l'ensemble des flux de matière et d'énergie devrait se traduire tôt ou tard par une performance et une compétitivité accrues. C'est pour cette raison que les petites et moyennes entreprises ont une chance de mettre en pratique l'écologie industrielle, et pas seulement les grandes sociétés qui peuvent s'y intéresser dans la perspective de bénéfices à moyen ou long terme.

Par ailleurs, la gestion des ressources à l'échelle systémique constitue un potentiel commercial important pour les entreprises qui sauront s'imposer sur ce nouveau créneau : création et animation de réseaux éco-industriels, conseil et gestion des flux et stocks de matière et d'énergie à l'échelle municipale, régionale, etc.

On le voit, l'écologie industrielle s'intéresse à l'évolution du système industriel dans sa globalité et à long terme. Cette approche tente de mener de front une approche à la fois rigoureuse sur le plan théorique (l'écologie scientifique) et opérationnelle (en préconisant des actions concrètes, économiquement viables). Les problèmes d'environnement ne constituent donc qu'un aspect, parmi d'autres, de l'écologie industrielle, qui œuvre pour l'avènement d'un système industriel plus élégant, c'est-à-dire capable de générer plus de richesses et de bien-être avec moins d'impacts sur la Biosphère.

Synthèse écrite par Suren Erkman, ICAST, © 2001 (www.icast.org)